irvingJohn Irving est un fabuleux conteur. Il nous le prouve une nouvelle fois avec son dernier roman, À moi seul bien des personnages, parfaitement à la hauteur de sa réputation.

Dans une petite ville du Vermont, durant les années 50, le jeune William grandit au sein d’une famille de doux dingues amateurs de théâtre. Comme toutes les familles de romans qui se respectent, celle-ci renferme bien des secrets, à commencer par celui qui entoure le père de Will, un jeune soldat qui les abandonna lui et sa mère. La mère de Will se remarie quelques années plus tard avec un professeur, le beau Richard Abbott, qui intègre la troupe de théâtre familiale. Très vite, William a le béguin pour ce beau-père. La découverte de la sexualité s’accompagne chez William de la découverte de la littérature. Celui-ci l’emmène à la bibliothèque, là, il fait la connaissance de Miss Frost, au physique particulier dont il tombe sous le charme. Lecteur passionné, William nourrit l’ambition secrète de devenir écrivain une fois adulte.

Dans ce récit à la première personne, nous suivons les errances sentimentales de William. Ni hétéro, ni homo, préférant les transsexuels, William est un personnage d’une extrême tolérance, cherchant à percer le mystère de la sexualité et de l’écriture, qui revient toujours vers ses obsessions d’adolescent.

Le thème du roman n’avait pas franchement de quoi me séduire au départ, pourtant, Irving a su m’embarquer dans cette histoire jubilatoire. On s’attache très vite au narrateur, à cet adulte qui fait le bilan de sa vie, de son apprentissage, qui découvre au fil du temps que le désir ne se commande pas, que les rapports à la sexualité sont multiples mais qu’on a le choix de les assumer ou de les cacher. Le regard porté sur les personnages secondaires est bienveillant, non dénué d’humour. En effet, comment ne pas tomber sous le charme du grand-père de Will, bûcheron féru de théâtre, aimant tout particulièrement se travestir pour jouer des rôles féminins ?

Will est confronté aux ravages du Sida, les transformations sexuelles sont aussi évoquées, cela pourrait faire basculer le roman dans le glauque, mais Irving a su trouver le ton juste. Il rend aussi un bel hommage à la littérature, en évoquant Shakespeare, Dickens, Ibsen, et Flaubert « qui peut changer une vie ».

C’est un roman avec un supplément d’âme, une densité rare, que nous livre Irving, il nous surprend et nous enchante chaque fois un peu plus.

ABC REDIMENSIONNE